Les droits de l’homme sont essentiels pour construire le monde que nous voulons

Déclaration de Michelle Bachelet, Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, à l’occasion de la Journée des droits de l’homme 10 décembre 2020

2020 est une année qu’aucun d’entre nous n’oubliera. Une année terrible et dévastatrice qui nous a marqués, à bien des égards.Au moins 67 millions de personnes ont été infectées et 1,6 million ont trouvé la mort dans une pandémie qui est loin d’être terminée.La COVID-19 a eu un impact dévastateur sur les économies des pays et sur l’emploi, les revenus, l’éducation, la santé et l’approvisionnement alimentaire de centaines de millions de personnes.Elle a également engendré un revers massif pour le développement, pour les efforts d’éradication de la pauvreté et l’amélioration du statut des femmes et des filles.

L’année 2020 a fait des ravages non seulement dans toutes les régions et tous les pays, mais aussi sur l’ensemble de nos droits, qu’ils soient économiques, sociaux, culturels, civils ou politiques. La COVID-19 s’est attaquée aux fragilités de nos sociétés, exposant tous nos échecs à investir dans la construction de sociétés justes et équitables. Elle a montré la faiblesse des systèmes qui n’ont pas réussi à mettre l’accent sur le respect des droits de l’homme. Ces dernières semaines ont vu des progrès extraordinaires dans le développement de vaccins. Cela témoigne de l’ingéniosité et de la détermination des êtres humains en temps de crise. Mais les vaccins ne peuvent à eux seuls résoudre la pandémie, ni guérir les dommages qu’elle a causés. Les États doivent non seulement distribuer ces vaccins de manière équitable dans le monde entier, mais aussi reconstruire les économies, réparer les dommages causés par la pandémie et combler les lacunes qu’elle a révélées. Nous sommes confrontés à trois futurs possibles, très différents :Nous pouvons sortir de cette crise dans un état encore pire que lorsqu’elle a commencé – et être encore moins bien préparés pour le prochain choc qui nous frappera. Nous pouvons lutter avec acharnement pour revenir à la normale, mais c’est la normalité qui nous a conduits là où nous sommes aujourd’hui. Ou nous pouvons reconstruire en mieux. Les vaccins médicaux qui sont en cours de développement nous permettront, espérons-le, de nous libérer de la COVID-19, mais pas avant de nombreux mois. Ils ne permettront cependant pas de prévenir ou de guérir les ravages socio-économiques qui ont résulté de la pandémie et contribué à sa propagation. Mais il existe un vaccin contre la faim, la pauvreté, l’inégalité et peut-être contre le changement climatique – si l’on prend les choses au sérieux – ainsi que contre de nombreux autres maux auxquels l’humanité est confrontée. C’est un vaccin que nous avons mis au point à la suite de précédents chocs mondiaux, notamment des pandémies, des crises financières et les deux guerres mondiales. Le nom de ce vaccin s’appelle les droits de l’homme. Ses principaux ingrédients sont inscrits dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, dont nous célébrons demain le 72e anniversaire, à l’occasion de la Journée des droits de l’homme. La Déclaration universelle a été opérationnalisée par les obligations que presque tous les États ont contractées en ratifiant l’un ou les deux Pactes internationaux couvrant les cinq domaines des droits de l’homme.

La Déclaration universelle a également donné naissance à d’autres traités internationaux importants visant à mieux protéger les droits de groupes spécifiques tels que les enfants, les femmes, les personnes en situation de handicap et les travailleurs migrants ; et ceux visant à lutter contre les formes de discrimination qui conduisent à de plus grandes inégalités, à la pauvreté et au manque de développement qui ont alimenté la dévastation socio-économique causée par la COVID-19.La COVID-19 a mis en lumière notre incapacité à faire respecter au mieux ces droits, non seulement parce que nous n’avons pas pu le faire, mais aussi parce que nous avons négligé de le faire – ou choisi de ne pas le faire.

L’incapacité de nombreux pays à investir suffisamment dans les soins de santé universels et primaires, conformément au droit à la santé, a révélé un grand manque de clairvoyance. Ces mesures préventives vitales sont coûteuses, mais il n’y a rien de plus coûteux que de ne pas investir dans ces mesures.De nombreux gouvernements n’ont pas agi assez rapidement ou de manière suffisamment décisive pour stopper la propagation de la COVID-19. D’autres ont refusé de prendre la pandémie au sérieux ou n’ont pas été totalement transparents quant à sa propagation.Il est étonnant de constater que, même à ce jour, certains dirigeants politiques continuent à minimiser son impact, en dénigrant l’utilisation de mesures simples telles que le port de masques et la nécessité d’éviter les grands rassemblements. Quelques personnalités politiques parlent même encore avec désinvolture d' »immunité collective », comme si la perte de centaines de milliers de vies était un coût qui peut être facilement encouru pour le bien de tous. Politiser une pandémie de cette manière est plus qu’irresponsable, c’est totalement répréhensible.

Pire encore, au lieu de nous rassembler, la réponse à la pandémie a, parfois, conduit à de nouvelles divisions. Les preuves et les processus scientifiques ont été mis de côté, et les théories conspirationnistes et la désinformation ont été diffusées et ont permis – ou même encouragé – la propagation du virus. Ces actions ont plongé un couteau dans le cœur du bien le plus précieux, la confiance : la confiance entre les nations, et la confiance au sein des nations ; confiance dans le gouvernement, dans les faits scientifiques, dans les vaccins, dans l’avenir. Si nous voulons créer un monde meilleur au lendemain de cette calamité, comme l’ont sans doute fait nos ancêtres au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, nous devons reconstruire cette confiance les uns envers les autres. Il a été choquant, mais malheureusement loin d’être surprenant, de constater le nombre disproportionné de personnes et de groupes marginalisés et victimes de discrimination dans le cadre de la COVID-19 – en particulier les personnes d’ascendance africaine, celles issues de minorités ethniques, nationales ou religieuses, et les peuples autochtones. Cela a été le cas dans certains des pays les plus riches du monde, où le taux de mortalité de certaines minorités raciales et ethniques a été jusqu’à trois fois supérieur à celui de l’ensemble de la population.

Lorsque la COVID-19 a frappé, les groupes victimes de discrimination et les peuples autochtones ont été surexposés à la contagion en raison de leur travail mal rémunéré et précaire dans des industries spécifiques. Nombre des personnes que nous avons soudain commencé à reconnaître et à qualifier d’essentielles – les travailleurs de la santé, les agents d’entretien, les employés des transports, les employés de magasin – sont issues de ces minorités. Ces personnes manquaient également de protection en raison d’un accès limité aux soins de santé et aux protections sociales, comme les congés de maladie et le chômage ou les indemnités relatives. Elles étaient moins en mesure de s’isoler une fois infectées – en raison de conditions de vie inadéquates, d’un accès limité aux installations sanitaires, de l’impossibilité de travailler à domicile. Le virus pouvait donc se propager beaucoup plus facilement au sein de leurs communautés, et de ces communautés vers la société dans son ensemble.Au cours des onze derniers mois, les pauvres se sont appauvris davantage et ceux qui souffrent de discrimination systémique sont ceux qui ont le plus souffert.

Les enfants vivant dans des foyers où l’accès à internet ou à un équipement informatique est limité ou inexistant ont pris du retard dans leurs études, voire les ont abandonnées, les filles étant particulièrement touchées. En termes de sécurité économique, d’emploi, d’éducation, de logement et d’alimentation, la pandémie a un impact négatif si vaste et si étendu qu’il nous est presque impossible d’en saisir l’énormité.

Si des protections sociales et économiques adéquates avaient été mises en place pour une proportion beaucoup plus importante de la population mondiale, dans les pays pauvres comme dans les pays riches – si nous avions appliqué le vaccin des droits de l’homme – nous ne serions pas dans un état aussi grave que celui dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui. La COVID-19 a très clairement démontré que les inégalités et la discrimination ne nuisent pas seulement aux personnes qui sont directement et injustement touchées, mais qu’elles créent des ondes de choc qui se répercutent sur l’ensemble de la société.

La preuve la plus flagrante en est que lorsque le coronavirus s’est frayé un chemin à travers des institutions scandaleusement mal préparées et sous-équipées, telles que des maisons de soins pour personnes âgées et en situation de handicap, des orphelinats, des foyers pour migrants et des prisons. Un argument convaincant, s’il en est, en faveur d’institutions mieux réglementées et d’un plus grand nombre d’alternatives à l’incarcération.

Ceux qui ont joué un rôle essentiel pour sauver des vies ont été eux-mêmes mis en danger de manière inexcusable, avec une pénurie de masques et de vêtements de protection lorsque la pandémie a déferlé sur les services médicaux. Les travailleurs de la santé ne représentent que 2 à 3 % des populations nationales, mais ils constituent environ 14 % des cas de COVID signalés à l’OMS.

L’impact sur les femmes a été particulièrement dévastateur, en raison de la terrible augmentation de la violence domestique dans le monde entier, et parce qu’une grande partie des femmes travaillent dans le secteur informel et dans le secteur de la santé. Beaucoup n’ont pas eu d’autre choix que de se retirer du marché du travail pour s’occuper des enfants qui ne peuvent plus aller à l’école, ainsi que des personnes âgées et des malades. Dans certains domaines, les droits des femmes risquent un retour en arrière de plusieurs décennies, notamment en raison d’un accès plus limité aux droits sexuels et reproductifs. Si nous voulons reconstruire en mieux, les femmes doivent jouer un rôle beaucoup plus important dans la prise de décision et l’établissement des priorités. Ce n’est pas une coïncidence si, dans un monde où si peu de pays ont des femmes à leur tête, plusieurs des pays considérés comme ayant le mieux géré la pandémie étaient en fait dirigés par des femmes.

La discrimination est également au cœur d’une autre des caractéristiques de 2020, au moment où l’injustice raciale et la brutalité policière ont été mises en évidence par l’assassinat de George Floyd et les manifestations mondiales qui ont suivi. Dans de nombreux pays, nous avons assisté à une prise de conscience croissante de la persistance de l’injustice raciale et du racisme systémique, soulevant des problèmes d’oppression raciste non résolus et exigeant des changements structurels de grande envergure.

Dans les pays en conflit, la COVID a ajouté une autre dimension à la liste déjà longue des catastrophes en matières de droits de l’homme. Au Yémen, une véritable tourmente de cinq années de conflit et de violations, de maladies, de blocus et de manque de financement humanitaire, sur fond de pauvreté, de mauvaise gouvernance et de manque de développement, pousse le pays sans pitié vers une famine généralisée. Les avertissements ne manquent pas sur ce qui va se passer au Yémen dans les mois à venir, mais un monde distrait ne fait pas grand-chose pour empêcher cette catastrophe pourtant évitable.

Les droits à la liberté d’expression, de réunion et de participation à la vie publique ont été battus en brèche pendant la pandémie. Et ce, non pas en raison de restrictions de mouvement justifiées pour limiter la propagation de la COVID, mais par les actions de certains gouvernements qui ont profité de la situation pour mettre un terme à la dissidence et à la critique politiques, notamment en procédant à l’arrestation des acteurs de la société civile et des journalistes. Certains semblent également avoir utilisé les craintes et les restrictions de la COVID comme un moyen de faire pencher les élections en faveur du parti au pouvoir.La contribution de la société civile à notre survie et à une meilleure reconstruction une fois la pandémie terminée sera absolument vitale, et la réduction de celle-ci est l’un des moyens les plus sûrs de saper cette reconstruction, en supprimant l’un des principaux éléments de recours.

La pandémie nous a laissés exposés, vulnérables et affaiblis. Pourtant, dans ses ravages, elle nous a aussi donné des indications claires sur la manière dont nous pouvons transformer la catastrophe en une occasion de revoir nos priorités et d’améliorer nos perspectives d’avenir. Même avec des ressources limitées, le principal ingrédient dont nous avons besoin pour construire cet avenir est la volonté politique : celle de placer notre argent là où il est le plus nécessaire – non pas juste voulu, mais bien nécessaire ; celle de lutter contre la corruption, car dans de nombreux pays, même très pauvres, plus d’argent est disponible, mais une grande partie est perdue lorsqu’il s’écoule directement dans les poches de certains. Nous devons nous attaquer aux inégalités, notamment par des réformes fiscales qui pourraient contribuer à financer des améliorations socio-économiques majeures. De même, les pays riches doivent aider les pays pauvres à survivre à cette crise et à reconstruire en mieux. Il sera essentiel de réparer le système fracturé du multilatéralisme pour gérer la reprise. Le travail doit commencer au niveau national, mais les dirigeants des pays puissants doivent reconnaître une fois de plus que, plus que jamais, notre monde ne peut relever les défis mondiaux que par une coopération mondiale. Des réponses nationalistes restreintes ne feront que saper la reprise collective. Le premier test sera notre capacité à faire en sorte que les nouveaux vaccins et outils COVID atteignent tous ceux qui en ont besoin. La pandémie a montré à maintes reprises que personne n’est en sécurité tant que tout le monde ne l’est pas. Allons-nous saisir cette occasion pour trouver des moyens de reconstruire en mieux ? Appliquerons-nous correctement le vaccin des droits de l’homme qui peut nous aider à construire des sociétés plus résistantes, prospères et inclusives ? Prendrons-nous les mesures immédiates nécessaires pour combattre la plus grande menace existentielle de toutes, le changement climatique ?Espérons que oui. Car si nous ne le faisons pas, notamment en ce qui concerne le changement climatique, 2020 ne sera que la première phase avant le début d’une nouvelle calamité. Nous aurons été prévenus.

10 décembre 2020

#HumanRightsDay

#humanrightsactivist

#HumanRightsDefenders

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